Gaspard de la Nuit(3) - Louis Bertrand
- Ce sont, répondit un muletier, nos gens qui battent les buissons à la ronde, et brûlent des amorces pour amuser les brigands. Senors et senorines, courage, et piquez des deux.
- Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses nonchalamment bercées au pas de leurs mules.
Et tous les voyageurs prirent le galop au milieu d'un nuage de poussière qu'enflammait le soleil; les mules défilaient entre d'énormes blocs de granit, le torrent mugissait dans de bouillonnants entonnoirs, les forêts pliaient avec d'immenses craquements; et de ces profondes solitudes que remuait le vent sortaient des voix confusément menaçantes, qui tantôt s'approchaient, tantôt s'éloignaient, comme si une troupe de voleurs rôdait aux environs.
III
LE MARQUIS D'AROCA.
Mets-toi voleur de grand
chemin, tu gagneras ta vie.
CALDERON.
Qui n'aime, aux jours de la canicule dans les bois, lorsque les geais criards se disputent la ramée et l'ombre, un lit de mousse et la feuille à l'envers du chêne?
*
* *
Les deux larrons bâillèrent, demandant l'heure au bohémien qui les poussait du pied comme des pourceaux.
« Debout! répondit celui-ci, debout! Il est l'heure de décamper. Le marquis d'Aroca flaire notre piste avec six alguazils.
- Qui? le marquis d'Aroca, dont j'ai escamoté la montre à la procession des révérends pères dominicains de Santillane! dit l'un.
- Le marquis d'Aroca, dont j'ai enfourché la mule à la foire de Salamanque! dit l'autre.
- Lui-même, répliqua le gitano; hâtons-nous de gagner le couvent des trappistes pour nous y cacher une neuvaine sous le froc!
- Halte-là! un moment! rendez-moi d'abord ma montre et ma mule!
C'était le marquis d'Aroca, à la tête de ses six alguazils, lequel écartait d'une main le feuillage blanc des noisetiers, et de l'autre signait au front les brigands de la pointe de son épée.
IV
HENRIQUEZ.
Je le vois bien, il est dans ma
destinée d'être pendu ou marié.
LOPE DE VEGA.
« Il y a un an que je vous commande, leur dit le capitaine, qu'un autre me succède. J'épouse une riche veuve de Cordoue, et je renonce au stylet du brigand pour la baguette du corrégidor. »
Il ouvrit le coffre: c'était le trésor à partager, pêle-mêle des vases sacrés, des bijoux, des quadruples, une pluie de perles et une rivière de diamants.
À toi Henriquez, les boucles d'oreilles et la bague du marquis d'Aroca! à toi qui l'a tué d'un coup de carabine dans sa chaise de poste! »
Henriquez coula à son doigt la topaze ensanglantée, et pendit à ses oreilles les améthystes taillées en forme de gouttes de sang.
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