Gaspard de la Nuit(2) - Louis Bertrand

Ou bien fourbit-il son armure, c'est alors la cendre du fourneau qui souffle sur les pages de mon formulaire et sur l'encre de mon écritoire.

Et la cornue toujours plus étincelante siffle le même air que le diable, quand saint Éloi lui tenaille le nez dans sa forge.

Mais rien encore! - Et pendant trois autres jours et trois autres nuits je feuilleterai, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres hermétiques de Raymond Lulle!

 


IX

DÉPART POUR LE SABBAT.

 

Elle se leva la nuit, et
allumant la chandelle prit une boîte et
s'oignit, puis avec quelques paroles
elle fut transportée au sabbat.

JEAN BODIN. - _De la
Démonomanie des Sorciers._

Ils étaient là une douzaine qui mangeaient la soupe à la bière, et chacun d'eux avait pour cuiller l'os de l'avant-bras d'un mort.

La cheminée était rouge de braise, les chandelles champignonnaient dans la fumée, et les assiettes exhalaient une odeur de fosse au printemps.

Et lorsque Maribas riait ou pleurait, on entendait comme geindre un archet sur les trois cordes d'un violon démantibulé.

Cependant le soudard étala diaboliquement sur la table, à la lueur du suif, un grimoire où vint s'ébattre une mouche grillée.

Cette mouche bourdonnait encore lorsque, de son ventre énorme et velu, une araignée escalada les bords du magique volume.

Mais déjà sorciers et sorcières s'étaient envolés par la cheminée à califourchon, qui sur un balai, qui sur les pincettes, et Maribas sur la queue de la poêle.

 

 

Ici finit le premier

Livre des Fantaisies
De Gaspard
De la
Nuit

 

 

Ici commence le deuxième
Livre des Fantaisies
De Gaspard
De la
Nuit

 


LE VIEUX PARIS

I

LES DEUX JUIFS.

 

Vieux époux
Vieux jaloux,
Tirez tous
Les verrous.
_Vieille chanson._

Deux juifs, qui s'étaient arrêtés sous ma fenêtre, comptaient mystérieusement au bout de leurs doigts les heures trop lentes de la nuit.

- « Avez-vous de l'argent, Rabbi? demanda le plus jeune au plus vieux. - Cette bourse, répondit l'autre, n'est point un grelot. »

*
* *

Mais alors une troupe de gens se rua avec vacarme des bouges du voisinage; et des cris éclatèrent sur mes vitraux comme les dragées d'une sarbacane.

C'étaient des turlupins qui couraient joyeusement vers la place du Marché, d'où le vent chassait des étincelles de paille et une odeur de roussi.

- « Ohé! Ohé! Lanturelu! - Ma révérence à Madame la lune! - Par ici, la cagoule du diable! Deux juifs dehors pendant le couvre-feu! - Assomme! assomme! aux juifs le jour, aux truands la nuit!

*
* *

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