Gaspard de la Nuit(1) - Louis Bertrand
« Dijon se lève; il se lève, il marche, il court! trente dindelles carillonnent dans un ciel bleu d'outremer comme en peignait le vieil Albert Dürer. La foule se presse aux hôtelleries de la rue Bouchepot, aux étuves de la porte aux Chanoines, au mail de la rue St-Guillaume, au change de la rue Notre-Dame, aux fabriques d'armes de la rue des Forges, à la fontaine de la place des Cordeliers, au four banal de la rue de Bèze, aux halles de la place Champeaux, au gibet de la place Morimont; bourgeois, nobles, vilains, soudrilles, prêtres, moines, clercs, marchands, varlets, juifs, lombards, pèlerins, ménestrels, officiers du parlement et de la chambre des comptes, officiers des gabelles, officiers de la maison du duc: qui clament, qui sifflent, qui chantent, qui geignent, qui prient, qui maugréent, - dans les basternes, dans des litières, à cheval, sur des mules, sur la haquenée de saint François. - Et comment douter de cette résurrection? Voici flotter aux vents l'étendard de soie, moitié vert, moitié jaune, broché des armoiries de la ville qui sont de gueules au pampre d'or feuillé de sinople (*). (*) Telles auraient été, suivant Pierre Paillot, les anciennes armoiries de la commune de Dijon; mais l'abbé Boulemier (_Mém. de l'acad. de Dijon,_ 1771) a prétendu qu'elles n'étaient que de gueules plein. Ces deux savants ne feraient-ils pas confusion de temps, et les armoiries de Dijon n'auraient-elles pas été de _gueules plein_ avant de porter _au pampre d'or feuillé de sinople?_ C'est ce que je n'ai pas le loisir d'examiner ici.
« Mais quelle est cette cavalcade? c'est le duc qui va s'ébattre à la chasse. Déjà la duchesse l'a précédé au château de Rouvres. Le magnifique équipage et le nombreux cortège! Monseigneur le duc éperonne un gris pommelé qui frissonne à l'air vif et piquant du matin. Derrière lui caracolent et se pavanent les _Riches_ de Châlons, les _Nobles_ de Vienne, les _Preux_ de Vergy, les _Fiers_ de Neuchâtel, les _bons Barons_ de Beaufremont. - Et ces deux personnages qui chevauchent à la queue de la file? Le plus jeune, que distinguent son juste-au-corps de velours sang-de-boeuf et sa marotte grelottante, s'égosille de rire; le plus vieux, accoutré d'une cape de drap noir sous laquelle il retrait un volumineux psautier, baisse la tête d'un air confus: l'un est le roi des Ribauds, l'autre est le chapelain du duc (*). Le fou propose au sage des questions que celui-ci ne peut résoudre; et tandis que la populace crie Noël! - que les palefrois hennissent, que les limiers aboient, que les cors fanfarent, eux, la bride sur le cou de leurs montures à l'amble, devisent familièrement de la sage dame Judith et du prudhomme Machabée. (*) Philippe-le-Hardi avait son _roi des Ribauds._ Il lui donna 200 liv. en 1396 _(Courtépée)._
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