Gaspard de la Nuit(1) - Louis Bertrand

- Au sein de Dieu! » - Et son oeil où germait une larme sondait le ciel. - « Nous ne sommes, nous, monsieur, que les copistes du créateur. La plus magnifique, la plus triomphante, la plus glorieuse de nos oeuvres éphémères n'est jamais que l'indigne contrefaçon, que le rayonnement éteint de la moindre de ses oeuvres immortelles. Toute originalité est un aiglon qui ne brise la coquille de son oeuf que dans les aires sublimes et foudroyantes du Sinaï. - Oui, monsieur, j'ai longtemps cherché l'art absolu! O délire! ô folie! Regardez ce front ridé par la couronne de fer du malheur! Trente ans! et l'arcane que j'ai sollicité de tant de veilles opiniâtres, à qui j'ai immolé jeunesse, amour, plaisir, fortune, l'arcane gît, inerte et insensible, comme le vil caillou, dans la cendre de mes illusions! Le néant ne vivifie point le néant. »

Il se levait. Je lui témoignai ma commisération par un soupir hypocrite et banal.

- « Ce manuscrit, ajouta-t-il, vous dira combien d'instruments ont essayés mes lèvres avant d'arriver à celui qui rend la note pure et expressive, combien de pinceaux j'ai usés sur la toile avant d'y voir naître la vague aurore du clair-obscur. Là sont consignés divers procédés nouveaux peut-être d'harmonie et de couleur, seul résultat et seule récompense qu'eussent obtenus mes élucubrations. Lisez-le; vous me le rendrez demain. Six heures sonnent à la cathédrale; elles chantent le soleil qui s'esquive le long de ces lilas. Je vais m'enfermer pour écrire mon testament. Bonsoir.

- Monsieur! »

Bah! il était loin. Je demeurai aussi coi et penaud qu'un président à qui son greffier aurait pris une puce chevauchant sur le nez. Le manuscrit était intitulé _Gaspard de la Nuit, Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot._

Le lendemain était un samedi. Personne à l'_Arquebuse;_ quelques juifs qui festoyaient le jour du Sabbat. Je courus par la ville m'informant de M. Gaspard de la Nuit à chaque passant. Les uns me répondaient: - « Oh! vous plaisantez! » - Les autres: - « Eh qu'il vous torde le cou! » - Et tous aussitôt me plantaient là. J'abordai un vigneron de _lai rue sain-felebar,_ nabot et bossu, qui se carrait sur sa porte en riant de mon embarras.

- « Connaissez-vous M. Gaspard de la Nuit?

- Que lui voulez-vous, à ce garçon-là?

- Je veux lui rendre un livre qu'il m'a prêté.

- Un grimoire!

- Comment! un grimoire!.... Enseignez-moi, je vous prie, son domicile.

- Là-bas, où pend ce pied de biche.

- Mais cette maison..... vous m'adressez à monsieur le curé.

- C'est que je viens de voir entrer chez lui la grande brune qui blanchit ses aubes et ses rabats.

- Qu'est-ce que cela signifie?

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