
Aprčs avoir foudroyé ce coquin émérite par le lumineux regard de l'honnęte homme indigné, le colonel s'enfuit emporté par mille sentiments contraires. Il redevint défiant, s'indigna, se calma tour ŕ tour. Enfin il entra dans le parc de Groslay par la brčche d'un mur, et vint ŕ pas lents se reposer et réfléchir ŕ son aise dans un cabinet pratiqué sous un kiosque d'oů l'on découvrait le chemin de Saint-Leu. L'allée étant sablée avec cette espčce de terre jaunâtre par laquelle on remplace le gravier de rivičre, la comtesse, qui était assise dans le petit salon de cette espčce de pavillon, n'entendit pas le colonel, car elle était trop préoccupée du succčs de son affaire pour pręter la moindre attention au léger bruit que fit son mari. Le vieux soldat n'aperçut pas non plus sa femme au-dessus de lui dans le petit pavillon.
« Hé bien, monsieur Delbecq, a-t-il signé ? demanda la comtesse ŕ son intendant qu'elle vit seul sur le chemin par-dessus la haie d'un saut-de-loup.
-- Non, madame. Je ne sais męme pas ce que notre homme est devenu. Le vieux cheval s'est cabre.
-- Il faudra donc finir par le mettre ŕ Charenton, dit-elle, puisque nous le tenons. »
Le colonel, qui retrouva l'élasticité de la jeunesse pour franchir le saut-de-loup, fut en un clin d'oeil devant l'intendant, auquel il appliqua la plus belle paire de soufflets qui jamais ait été reçue sur deux joues de procureur.
« Ajoute que les vieux chevaux savent ruer », lui dit-il.
Cette colčre dissipée, le colonel ne se sentit plus la force de sauter le fossé. La vérité s'était montrée dans sa nudité. Le mot de la comtesse et la réponse de Delbecq avaient dévoilé le complot dont il allait ętre la victime. Les soins qui lui avaient été prodigués étaient une amorce pour le prendre dans un pičge. Ce mot fut comme une goutte de quelque poison subtil qui détermina chez le vieux soldat le retour de ses douleurs et physiques et morales. Il revint vers le kiosque par la porte du parc, en marchant lentement, comme un homme affaissé. Donc, ni paix ni tręve pour lui ! Dčs ce moment il fallait commencer avec cette femme la guerre odieuse dont lui avait parlé Derville, entrer dans une vie de procčs, se nourrir de fiel, boire chaque matin un calice d'amertume. Puis, pensée affreuse, oů trouver l'argent nécessaire pour payer les frais des premičres instances ? Il lui prit un si grand dégoűt de la vie, que s'il y avait eu de l'eau prčs de lui il s'y serait jeté, que s'il avait eu des pistolets il se serait brűlé la cervelle. Puis il retomba dans l'incertitude d'idées, qui, depuis sa conversation avec Derville chez le nourrisseur, avait changé son moral.
