
Derville avait, sans le savoir, mis le doigt sur la plaie secrčte, enfoncé la main dans le cancer qui dévorait Mme Ferraud. Il fut reçu par elle dans une jolie salle ŕ manger d'hiver, oů elle déjeunait en jouant avec un singe attaché par une chaîne ŕ une espčce de petit poteau garni de bâtons en fer. La comtesse était enveloppée dans un élégant peignoir, les boucles de ses cheveux, négligemment rattachés, s'échappaient d'un bonnet qui lui donnait un air mutin. Elle était fraîche et rieuse. L'argent, le vermeil, la nacre étincelaient sur la table, et il y avait autour d'elle des fleurs curieuses plantées dans de magnifiques vases en porcelaine. En voyant la femme du comte Chabert, riche de ses dépouilles, au sein du luxe, au faîte de la société, tandis que le malheureux vivait chez un pauvre nourrisseur au milieu des bestiaux, l'avoué se dit : « La morale de ceci est qu'une jolie femme ne voudra jamais reconnaître son mari, ni męme son amant dans un homme en vieux carrick, en perruque de chiendent et en bottes percées. » Un sourire malicieux et mordant exprima les idées moitié philosophiques, moitié railleuses qui devaient venir ŕ un homme si bien placé pour connaître le fond des choses, malgré les mensonges sous lesquels la plupart des familles parisiennes cachent leur existence.
« Bonjour, monsieur Derville, dit-elle en continuant ŕ faire prendre du café au singe.
-- Madame, dit-il brusquement, car il se choqua du ton léger avec lequel la comtesse lui avait dit : " Bonjour, monsieur Derville ", je viens causer avec vous d'une affaire assez grave.
-- J'en suis _ désespérée _, M. le comte est absent...
-- J'en suis enchanté, moi, madame. Il serait _ désespérant _ qu'il assistât ŕ notre conférence. Je sais d'ailleurs, par Delbecq, que vous aimez ŕ faire vos affaires vous-męme sans en ennuyer M. le comte.
-- Alors, je vais faire appeler Delbecq, dit-elle.
-- Il vous serait inutile, malgré son habileté, reprit Derville. Écoutez, madame, un mot suffira pour vous rendre sérieuse. Le comte Chabert existe.
-- Est-ce en disant de semblables bouffonneries que vous voulez me rendre sérieuse ? » dit- elle en partant d'un éclat de rire.
Mais la comtesse fut tout ŕ coup domptée par l'étrange lucidité du regard fixe par lequel Derville l'interrogeait en paraissant lire au fond de son âme.
« Madame, répondit-il avec une gravité froide et perçante, vous ignorez l'étendue des dangers qui vous menacent. Je ne vous parlerai pas de l'incontestable authenticité des pičces, ni de la certitude des preuves qui attestent l'existence du comte Chabert. Je ne suis pas homme ŕ me charger d'une mauvaise cause, vous le savez.
